Mossadeck Bally, CEO Azalaï Hotels Group : « Le secteur privé africain doit faire partie intégrante des plans de relance économique »


Dans le cadre de cet entretien, Mr. Mossadeck Bally, C.E.O, Azalai Hotels Group et membre du GRAIN (Groupe de Réflexion, d’Actions et d’Initiatives Novatrices) revient sur les impacts économiques de la pandémie du COVID-19 sur son groupe hôtelier, le rôle du secteur privé malien dans le plan de relance économique, l’emploi des jeunes et les solutions qui doivent être apportées à la crise politique au Mali.

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Où étiez-vous au début de la pandémie du COVID19 ? Etiez-vous à Bamako ?

Oui, j’étais à Bamako, j’avais fait ma dernière mission à Dakar pour aller superviser notre chantier d’hôtel à Dakar, je suis rentré le 16 mars et je ne suis plus sorti de Bamako jusqu’au 10 août. Cela ne m’était plus jamais arrivé de passer autant de temps à Bamako depuis plus de 3 décennies que je dirige des entreprises.

Avec plusieurs entreprises dans la région, quelle est votre opinion sur l’action des gouvernements par rapport à la gestion de la crise ?

Je dois avouer que de façon globale, il y a eu beaucoup plus d’effets d’annonces que d’actes réellement posés. Il y a eu beaucoup d’annonces surtout dans les premières semaines et premiers mois, des plans de soutien, je dirai assez généreux mais dans la pratique, beaucoup de ces plans n’ont jamais connu un début d’exécution. Personnellement, je suis relativement déçu par la réactivité des gouvernements. Nous sommes présents dans six pays et je peux vous dire que dans aucun des six pays nous avons reçu des appuis directs ou indirects des États sauf au Benin, dont le gouvernement est à saluer. Le seul coup de pouce que nous avons reçu est que certaines de nos unités dans certains pays ont été louées ou réquisitionnées par les gouvernements pour y loger les nationaux qui rentraient et qui devraient être confinés ou mis en quarantaine. Mais en dehors de ça, on a demandé de l’aide pour payer partiellement nos collaborateurs dont les contrats ont été suspendus, des aides directes, des remises d’impôts, et on n’en a pas reçu. Donc voilà c’est assez décevant, je dirais, on n’a pas eu le soutien auquel on s’attendait.

Le soutien était-il plus effectif pour les petites et moyennes entreprises au Mali ? Est-ce que le manque de soutien à votre entreprise est due au fait qu’on la pense plus résistante ?

Au niveau des petites entreprises, des PME et du secteur informel, je ne pense pas que réellement il y ait eu des actes concrets pour les aider. Au niveau du secteur bancaire, en ce qui concerne les pays de la zone UEMOA, la BCEAO, qui est la banque centrale a décidé de demander aux banques commerciales de donner des moratoires aux entreprises sur le paiement de leur dette de trois mois renouvelables une fois, donc, six mois. En principe ce moratoire va arriver à terme à la fin du mois de septembre alors que la pandémie est présente. De plus l’activité économique n’a pas repris, alors est-ce que la BCEAO va demander aux banques commerciales de proroger ce délai de grâce ? On ne sait pas encore.

Est-ce que les gouvernements ont donné un appui alimentaire aux foyers marginalisés ?

Sur les filets sociaux oui, je pense que dans la plupart des pays effectivement, ce volet-là a été pris en compte. Au niveau du volet soutien direct aux entreprises il y avait beaucoup plus d’annonces que d’actes concrets mais sur le plan du volet social, je pense effectivement que dans la plupart des pays, les gouvernements ont fait quelque chose : ils ont distribué des vivres, il y a eu même des transferts monétaires de Mobile Banking.

Au niveau du confinement à Bamako, quelles mesures ont été prises ? Il y avait un couvre-feu ?

Au Mali on n’a pas eu de confinement. Au début il y avait un couvre-feu nocturne qui était plus ou moins respecté à un moment donné, mais il n’y a jamais eu de confinement comme cela a été le cas dans certains pays africains, en Europe ou aux Etats-Unis. Pour la simple raison qu’en Afrique c’est très difficile de confiner des populations qui vivent au jour le jour. On ne peut les empêcher de sortir pour aller gagner leur pain quotidien, c’est très difficile en Afrique de confiner des populations.

Également, selon les chiffres disponibles, on ressent que le taux, l’incidence à la fois des cas mais aussi des décès sont assez bas en Afrique ?

Oui, le taux de mortalité est extrêmement bas en Afrique, telles que le démontrent les statistiques. Si je prends l’exemple du Mali, on a eu à peine 3000 cas de contaminations pour 125 décès. C’est pour vous dire que l’impact de la pandémie sur le continent africain est plutôt un impact économique, moins un impact sanitaire. L’impact sanitaire a été très réduit, très contenu, mais l’impact économique par contre est beaucoup plus douloureux en Afrique et sur les autres continents parce que beaucoup de gens ont perdu leur emploi, ne travaillent plus et n’ont plus de revenu. Donc la situation sociale est assez difficile dans nos pays actuellement.

Le secteur touristique est parmi les plus affectés par la crise du Covid19 . Comment la pandémie a-t-elle particulièrement affectée le groupe Azalaï en Afrique ? Quelles sont les mesures prises par le groupe pour affronter la crise ?

Quand le monde s’arrête ça veut dire qu’il n’y a plus de voyage, donc les entreprises qui évoluent dans l’industrie du voyage sont les premières à être impactées. Donc le tourisme, l’hôtellerie, le transport aérien, le transport terrestre et tout ce qui a attrait aux voyages, le déplacement, la logistique souffrent. Toutes les industries souffrent mais celles qui souffrent vraiment en premier sont celles que je viens de citer. Alors, dès que la pandémie est arrivée dans notre région, vers la mi-mars, on a fermé les hôtels, on a suspendu les contrats de travail et puis on a essayé de gérer les coûts : on a par exemple suspendu beaucoup de contrats de prestations de service, on a suspendu les contrats de travail, des contrats de prestation. Voilà, on a essayé de compresser les charges puisqu’en face on avait zéro revenu et donc il fallait vraiment compresser les charges. On a gardé des équipes vraiment réduites pour faire la maintenance des hôtels et assurer la sécurité. On a gardé une équipe au niveau du siège. Depuis fin juillet début août, on a réouvert les hôtels, le business est très timide mais on se dit qu’il faut quand même ouvrir pour qu’on puisse commencer par prendre des commandes et des demandes. Petit à petit on espère remonter en activité. Et donc, oui, notre industrie est sinistrée et c’est une période très difficile pour nous.

En ce moment, on a des hôtels qui sont à 5%, il y en a qui sont aujourd’hui à 20%, donc on essaie surtout de prendre du business local - quelques conférences, quelques séminaires, c’est très timide. Et puis en plus de la pandémie il y a des pays qui ont des soucis sécuritaires et politiques, c’est le cas du Mali. Aujourd’hui, le Mali est sous embargo donc l’aéroport est fermé aux vols qui viennent de la CEDEAO[1] or la plupart de notre clientèle vient de la sous-région et ça handicape le Mali. Pour les autres provenances il n’y a pas de soucis, vous avez des pays comme la Côte d’Ivoire où il y a un risque politique très élevé avec l’approche des élections et la tension qui règne. Ça aussi n’encourage pas les hommes et les femmes d’affaires à voyager et à venir s’occuper de leurs affaires en Côte d’Ivoire. Nous affrontons une crise sécuritaire depuis presqu’une décennie dans la bande saharo-sahélienne, à cela s’ajoute des crises politiques par-ci par-là, on vit presque dix ans de crise politique en Guinée Bissau. Heureusement maintenant ça s’estompe, et maintenant la Côte d’Ivoire nous donne des soucis. Ensuite il y a la crise économique liée à la pandémie qui fait qu’il n’y a quasiment pas d’activités. On a affronté une période très difficile avec toutes ces crises, mais nous sommes résilients, nous avons une certaine taille, et ça fait 26 ans que nous existons. Donc nous allons continuer si nous prenons les bonnes décisions, face à cette crise, et nous espérons être de ceux qui seront en vie quand la pandémie va disparaître.

Quel devrait être le rôle du secteur privé dans les stratégies de relance économique ? Est-ce que vous et les autres entreprises au Mali avez un cadre de concertation pour discuter de cela ou est-ce que vous êtes largement isolés sans stratégie collective ?

Nous avons des organisations faîtières qui nous représentent. Il y a notamment le Conseil national du Patronat du Mali, la Chambre du Commerce et d’industrie du Mali, et le réseau des entreprises en Afrique de l’Ouest. Ce sont des organisations qui représentent le secteur privé et qui dialoguent avec l’Etat et les membres du gouvernement régulièrement. Au début de la pandémie, nous avions fait des propositions déjà d’accompagnement du secteur privé pendant la crise. Certaines de nos propositions ont été retenues et mises en application ; d’autres ont été purement et simplement rejetées. Une fois qu’on sera sorti de cette crise sanitaire et de la crise politique qu’on a connue au Mali avec l’installation d’un gouvernement, on espère reprendre ce dialogue pour voir ce que l’Etat peut faire pour soutenir toutes les entreprises parce que toutes les entreprises aujourd’hui sont impactées par la pandémie. Donc on essaie d’avoir une certaine influence sur les décisions prises par le biais de nos organisations patronales.

Comment les gouvernements africains doivent-ils repenser leurs modèles de développement suite à la crise ?

Un pays comme le Mali est un pays agropastoral par excellence et donc j’aimerais voir un investissement massif dans ce secteur de l’agro-industrie parce que c’est là que le Mali a le plus d’atouts, ce n’est vraiment pas dans les mines. Bien que nous sommes devenus le 3ème exportateur d’or en Afrique, le Mali peut vraiment consolider et faire grossir de façon significative la taille de son économie en exploitant les filières agro-sylvo-pastorales. Mais pour cela, il faut des préalables. Le premier c’est avoir de l’énergie : malheureusement nous sommes chroniquement déficitaires en énergie. A mon avis il faudrait que le Mali fasse appel aux projets PPP « Partenariat public-privé » pour vraiment combler ses déficits en énergie parce que sans énergie on ne peut pas transformer nos matières premières agricoles, et on va rester un pays exportateur de matières premières. Donc, on va rester exportateur de richesse et importateur de produits finis et donc importateur d’inflation et de pauvreté. Pour arrêter cela, il faut qu’on ait de l’énergie en abondance disponible et à bas prix.

Ensuite un deuxième préalable - il faut investir massivement dans le capital humain. Au Mali ce n’est pas le cas, l’école est complètement par terre. En trois décennies, on a complétement détruit le système éducatif malien qui était l’un des meilleurs en Afrique sous la première et la deuxième République. Malheureusement la troisième République a complétement saccagé l’école malienne et donc il va falloir aujourd’hui investir massivement dans l’éducation. Quand je parle de l’école, je parle d’une éducation primaire et secondaire. Je considère que tous les citoyens doivent aller à l’école pendant minimum six ans, idéalement neuf ans, et recevoir une éducation de très bonne qualité laïque et gratuite pendant ces neuf ans. Je pense que c’est le minimum et à partir de ces neuf ans là il faut orienter, je dirais 90% des effectifs vers des filières de formation technique et professionnelle. Les emplois qui sont et vont être crées au Mali sont des emplois basiques, on a besoin d’électromécaniciens, de conducteurs de travaux, d’informaticiens, de techniciens d’élevage, d’agriculture. C’est de ça que le Mali a besoin et en grande quantité. Et puis maintenant une petite portion de 5 à 10% qui a la capacité intellectuelle de continuer les études longues pourrait poursuivre des études pour devenir des cadres. Et même pour des études plus longues on a besoin de privilégier davantage la filière STEM (Science, Technology, Engineering, Mathematics) et moins de filières littéraires. Le Mali ne produit pas suffisamment d’emploi pour ces filières littéraires. Voilà le deuxième préalable.

Bien sûr le troisième préalable est d’avoir un Etat fort, un Etat qui est visionnaire, un Etat bâtisseur, un Etat régalien c’est-à-dire qui assure ses fonctions régaliennes : la sécurité des frontières, l’assurance d’aller et de venir à l’intérieur des frontières sans être inquiété et une très bonne distribution de la justice. L’Etat doit avoir une armée très forte pour protéger les frontières, avoir des forces de sécurité bien formées ; s’assurer que la justice est distribuée et pas d’impunité, pas de passe-droit. Il ne faut pas que les riches gagnent et les pauvres perdent tout le temps. Le secteur privé peut et doit investir dans l’éducation. Si on a ces trois préalables, un Etat visionnaire, bâtisseur, régalien, un Etat juste, de l’énergie, du capital humain bien formé le Mali peut très rapidement et en moins d’une génération devenir un pays à revenu intermédiaire, comme on l’a vu dans des pays comme la Chine. Ils ont mis moins de quarante ans pour passer d’un pays extrêmement pauvre à un pays quasiment développé aujourd’hui. Ça a pris quarante ans, ça a commencé en 1978 avec Deng Xiaoping.

Quels sont les moyens de commencer à donner davantage d’espoir aux jeunes avec la situation actuelle ? Pour vous en tant qu’hôtelier, quelles sont les actions que vous menez soit par l’emploi soit par des contrats de services ?

La question de la jeunesse est une question cruciale et la question la plus importante sur le continent aujourd’hui. Le continent africain doit créer chaque année entre 20 et 30 millions d’emplois pour satisfaire la demande des jeunes qui arrivent sur le marché. Il ne faut pas oublier que d’ici 2050 on va quasiment doubler à 2 milliards personnes. Comment faire en sorte que cela devienne un dividende démographique, comme on l’a vu dans le cas de la Chine. Si on ne fait rien, ça devient une bombe démographique qui va exploser entre nos mains. Donc ça rejoint ce que j’avais dit à savoir : ça commence avec un état visionnaire, régalien, juste, bâtisseur et pas corrompu, pas dirigé par des gens incompétents et corrompus. Vous pouvez mettre tous les programmes du monde pour aider les jeunes, mais si vous avez des dirigeants dont le pouvoir est concentré entre les mains d’une petite minorité qui elle-même est incompétente et corrompue, à mon avis l’argent de ce programme ne va jamais arriver chez les jeunes. Tout commence par la bonne gouvernance.

La jeunesse est d’abord entreprenante, elle a vraiment envie de s’en sortir, elle a compris que les Etats ne vont jamais créer suffisamment d’emploi pour eux, donc c’est une jeunesse qui veut se prendre en charge. Je suis toujours très impressionné lorsque je rencontre beaucoup de jeunes dans des réunions, par leur dynamisme, leur envie d’entreprendre et de faire quelque chose, sauf qu’ils ne sont pas du tout accompagnés. Le plus gros obstacle auquel ils sont confrontés très souvent c’est le manque de financement. On veut que les jeunes entreprennent, mais il faut les aider, et mettre en place des mécanismes financiers. Prenons le Small business administration aux Etats Unis qui aide ces jeunes à recevoir des seed capital, des fonds d’amorçage. Souvent ils ont besoin de 2000 €, de 2500 € - ce n’est pas grande chose pour démarrer, mais ils n’arrivent pas à trouver cette somme parce que ces fonds sont trop petits pour les banques.

J’appartiens à une organisation patronale qui s’appelle « le réseau de l’entreprise en Afrique de l’Ouest ». On est en train de mettre en place un programme de Business Angels encore appelé « Mali Business Angels » pour justement aider les jeunes et les accompagner avec du coaching, du monitoring, de la formation à la gestion de l’entreprise. Je pense que si on arrive à satisfaire ces deux préalables, on peut voir beaucoup de jeunes créer leur propre entreprise. Ils ne seront pas tous entrepreneurs mais si on accompagne dix entrepreneurs, au bout du compte il y aura deux à quatre qui réussissent, chacun va créer 10, 15 ou 20 emplois et créer un effet boule de neige. Malheureusement dans ce cas, dans beaucoup de pays ce mécanisme n’existe pas et ça décourage les jeunes. C’est pour ça qu’il préfère tenter l’aventure de l’immigration clandestine parce qu’ils ne voient pas de perspectives dans le pays. Je pense aussi qu’à chaque fois que ce genre de programmes sont mis en place, il faut les impliquer dans la définition du programme parce que finalement c’est eux qui vont être les consommateurs de programmes. En général on ne les écoute pas, on confectionne des programmes sans pourtant les consulter pour savoir comment ils souhaitent que ça marche. Je pense qu’il ne faut pas les loger dans les structures publiques et administratives parce qu’elles sont beaucoup trop lourdes et ont tendance à détourner les fonds. Il faut créer des structures ad hoc qui regroupent surtout ces jeunes du secteur privé et gérer de façon privée, avec appel à candidature pour recruter les gestionnaires.

Au sujet de la situation politique actuelle au Mali : il y a maintenant un Président de transition et une concertation entre vous et vos frères et sœurs maliens pour faire des réflexions du point de vue constitutionnel ? Où en est ce processus ?

Alors effectivement, un certain nombre de citoyens maliens de divers horizons, de diverses professions, ont décidé de sortir un peu de notre réserve. Jusque là, chacun poursuivait sa carrière, ne s’exprimant pas trop. Maintenant, on se réunit régulièrement tous les samedis pour discuter des problèmes auxquels sont confrontés les maliens - quel est l’avenir qu’on entrevoit et comment refonder les institutions de notre pays pour aller vers une quatrième République ? Nous avons publié deux tribunes et nous allons tenir une table ronde avec comme objectif de réfléchir sur ce à quoi peut ressembler la quatrième République au Mali. Pour l’instant, 18 mois de transition ont été proposés et agréés par la CEDEAO. Pendant ces 18 mois, je pense qu’on ne peut pas faire grand-chose, mais espérons qu’on peut au moins réviser la Constitution, le Code électoral, la Charte des partis politiques - parce qu’on a 200 partis politiques au Mali, donc c’est simplement invivable. Et puis il faut préparer les élections, donc cela implique de se mettre d’accord avec les partis politiques, la société civile, de mettre en place le chronogramme.

Qu’envisagez comme des éléments nécessaires dans la nouvelle Constitution ? Est-ce qu’une déconcentration du pouvoir est à votre avis nécessaire ?

Je pense que tous les Maliens sensés, qui ont fait une rétrospective sur nos 60 ans d’indépendance avec à la clé quatre coups d’Etat et trois rebellions dans le nord savent que c’est essentiellement dû à un manque d’Etat, à une non-gouvernance, à une hyper concentration du pouvoir entre les mains d’une toute petite minorité qui siège à Bamako. Donc je pense que l’une des pistes c’est de voir dans quelle mesure nous pouvons réellement déconcentrer les pouvoirs, et aller vers des exécutifs locaux qui seront élus par les populations et qui rendront compte aux populations, au lieu de rendre compte à un ministre qui est assis à Bamako à 1200 km de Gao et à 600 Km de Kayes. Il est impossible et illusoire de gérer le développement de Nara à partir de Bamako. Il y aura certainement plusieurs options sur la table : une décentralisation poussée, une régionalisation ou même le fédéralisme comme on le voit au Nigéria, aux Etats-Unis, en Australie, en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays. Je pense que cela permettra de ramener les centres de décisions près des populations et cela permettra vraiment de faire en sorte que les préoccupations des populations soient prises en compte.

Soixante ans après l’indépendance, il est temps de faire ce diagnostic : l’Etat hyper centralisé, l’Etat jacobin à la française ne peut pas marcher au Mali. Le Mali c’est un pays vaste, c’est deux fois et demi la France, 6 fois le Sénégal et c’est presque 12 fois le Bénin. On ne peut pas gérer un pays aussi vaste en concentrant tout le pouvoir entre les mains d’une petite élite qui d’ailleurs est souvent totalement incompétente et totalement corrompue, qui est là pour se servir au lieu de servir. Ce n’est pas étonnant qu’il y ait tous ces coups d’Etat et toutes ces rebellions qui sont plutôt des rebellions populaires contre les gouvernants qui ne sont pas là pour la population. Mais j’espère que nous arriverons à mettre en place un système de gouvernance et de gestion du territoire qui fera vraiment en sorte que Bamako ne va plus concentrer tous les pouvoirs.

A propos de la série COVID-19 and Africa : une série d’entretiens menées par Dr Folashadé Soulé et Dr Camilla Toulmin avec des économistes et experts africains basés sur le continent, sur leur analyse de l’impact du COVID-19 sur la transformation économique et les trajectoires du développement en Afrique – en appui à la Commission sur la transformation économique mondiale (CGET)

[1] Le CEDEAO a levé l’embargo le 6 octobre.

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